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Interview avec Yandi Melimou : « Je veux évoluer au niveau international »

L’association IKOKU France est allée à la rencontre du lauréat du Grand Prix de la Bande Dessinée Gabonaise édition 2019, Yandi Melimou, pour découvrir qui est l’homme derrière la bande dessinée « la Forêt des Abeilles », quel a été son parcours, son vécu de l’expérience du GPBDG2019 et quelles sont ses aspirations futures.

Pouvez-vous vous présenter en quelques mots ?

Je m’appelle Yandi Melimou. J’ai 30 ans. Je suis artiste graphiste, fan de bande dessinée. Je suis passé par l’École des Beaux-Arts, et diplômé en 2016. Et depuis, j’exerce dans ce domaine.

D’où vous est venue votre passion pour le dessin en général et pour la bande dessinée en particulier ?

Comme tous les enfants, je me suis attaché au dessin et aux couleurs alors que j’étais tout petit. Et très jeune, dans les années 90, je me suis passionné pour les dessins animés japonais. Tout a commencé par les animés, comme Dragon Ball Z, Saint Seiya, One Piece. Plus tard, je me suis rendu compte que derrière ces belles animations, il y avait un travail graphique d’auteurs. J’ai ainsi découvert les animés avant les mangas. Puis quand j’ai découvert le manga « papier », ça m’a ouvert les yeux, et j’ai plongé dedans.

Vous êtes donc un ancien élève de l’École des Beaux-Arts de Libreville. Parlez-nous de la formation que vous y avez reçu. Pensez-vous avoir progressé en tant qu’artiste au sortir de cette école ?

Je suis bel et bien passé par une école d’art. L’école nationale d’art et manufacture (ENAM), située au PK11 à Libreville. C’est une idée que j’ai mûri depuis l’enfance. Après l’obtention de mon baccalauréat B (économie), je n’ai pas hésité et j’ai passé le concours d’entrée que j’ai eu du premier coup. Ensuite pendant 3 ans, j’ai étudié les arts-graphiques et la communication publicitaire et j’ai obtenu mon diplôme en 2016. Il y a une chose importante que j’ai apprise lors de mon passage à l’ENAM. Au lycée, les gens autour de moi disaient que j’étais très talentueux, ou comme on dit ici, que j’avais déjà « ça ». J’étais à l’aise avec des notions comme la perspective ou l’anatomie, parce que même si j’étais à cette époque autodidacte, je faisais toujours des recherches, en observant mon entourage et en essayant de tout reproduire. Mais en arrivant à l’ENAM, j’ai appris à différencier la forme du fond, et à lier les deux. J’ai appris ce genre de chose à l’école. J’ai également pu perfectionner mes compétences en anatomie, en apprenant les différents canons de construction anatomique. La même chose pour la perspective. J’ai ajouté tous ces savoirs à mes acquis, et ça fait de moi celui que je suis aujourd’hui graphiquement. Pour ce qui est de ma progression en tant qu’artiste, j’ai beaucoup progressé en sortant de l’école. Je ne peux pas arrêter, c’est comme une drogue, je dessine sur tout ce que j’attrape. Même les murs de ma chambre sont devenus des murs pleins de graffitis (rire). Et depuis, je vis de mon art. Je fais des fresques murales, qui me permettent de vivre, de me nourrir, de payer mon loyer, d’aider certaines personnes même parfois. Je vis le quotidien d’un artiste désormais, en vivant de mon travail, et en essayant de faire en sorte que les gens apprécient mes œuvres, en étant original et en faisant preuve de diversités.

Venons-en au GPBDG2019. Comment avez-vous appris l’existence de ce concours de bande dessinée et qu’est-ce qui vous a motivé à y participer ?

Via Facebook. Un ami (je ne me souviens plus duquel) m’a partagé l’annonce du concours. Du coup un matin, en scrollant, je suis tombé dessus. C’était à 3 mois de la date limite de dépôt des dossiers de candidature. Et même si à l’époque j’étais très pris par mon travail, je me suis dit qu’il fallait que je tente le coup. En plus de savoir que les organisateurs étaient hors du Gabon, c’était ma première opportunité de participer à un concours de bande dessinée. J’avais en plus déjà une idée de bande dessinée, et ce Grand Prix de la Bande Dessinée était l’occasion d’extérioriser cette idée afin de la laisser être appréciée. J’étais donc très content d’apprendre que ce concours était organisé, sachant que j’allais dessiner le Gabon. Et les gens ont pu apprécier le résultat.

Parlez-nous un peu de « la Forêt des Abeilles ». D’où vous est venu l’idée de cette bande dessinée ?

Le titre est inspiré par la grande forêt que nous avons ici en Afrique centrale, et la beauté qu’on retrouve à l’intérieur de cette forêt. Mais l’idée du scénario m’est venue des poubelles, des déchets, des ordures. À chaque fois que je sors de chez moi, autour des tas d’ordures que l’on peut voir très souvent dans les rues de la ville, il se forme un micro-écosystème. On y retrouve des animaux : il y a des chats, parfois des poules, des chiens errants qu’on appelle ici « moureri ». Il y a aussi des oiseaux particuliers qu’on appelle « les oiseaux de Noël » (rire). En français ce sont des hérons blancs. Ce sont ces oiseaux qui ont à 50% inspiré l’idée de « la Forêt des Abeilles ». L’homme est la cause de la prolifération de cette espèce d’oiseau, et on la retrouve partout en ce moment dans la capitale. Pire encore à la grande décharge de Mindoubé. Leur présence est la conséquence des actes que nous posons. Et quand je vois ces oiseaux se battre pour des ordures, j’invente des scénarios. Quand je les vois, dans ma tête je leur mets des bulles qui expliquent les raisons de leurs disputes (rire). Ça a l’air un peu taré, mais c’est l’origine de l’histoire. J’ai donc mis en scène tous ces animaux, qui pullulent à cause des actes que pausent l’homme. J’en ai fait des protagonistes. Du coup, je ne discrimine pas tous ces animaux, comme on peut le voir dans la bande dessinée, car même les rats et leur prolifération ne sont que le résultat de nos actions. Le personnage principal de l’histoire, Nessy, est un peu la représentation des jeunes aujourd’hui, détaché de leurs origines culturelles, vivant en ville. Mais Nessy, au contact de son grand-père qui quittera ce monde peu après leur rencontre, va changer, se retrouver et devenir une meilleure personne.

Combien de temps vous a pris la réalisation de cette bande dessinée ? Et quelles techniques avez-vous utilisées pour la créer ?

J’ai décidé de participer au Grand Prix de la Bande Dessinée Gabonaise à 3 mois de la date limite de dépôt de dossier. Et étant donné que j’avais du travail en parallèle, je pense avoir mis un mois et deux semaines, ou alors un mois et demi. Pour la technique, j’ai fait du digital painting avec une tablette graphique. Au départ je voulais dessiner sur papier, sur des feuilles A4, mais il aurait fallu que je fasse le tracé des cases à la main, et ça m’aurait pris plus de temps. Alors que le logiciel que j’utilise en ce moment, Clip Studio Paint, me permet de tout faire directement de façon numérique. J’ai pu optimiser mon temps, et bien le gérer en ce qui concerne l’exécution graphique de la bande dessinée.

Vous avez assisté le 30 juillet 2019 à la cérémonie de remise de prix à Libreville, contrairement à Wyn Ekore Kassa (lauréat du prix du jury – ndlr) qui n’a pas pu faire le déplacement depuis Port-Gentil. Qu’avez-vous ressenti lorsque vous avez vu votre nom s’afficher sur l’écran et que vous avez compris que vous étiez le lauréat du Grand Prix ?

Le jour de la remise des prix a été un jour spécial. Avant ce jour, pour moi et pour tous les artistes qui ont participé au Grand Prix de la Bande Dessinée Gabonaise, c’était une attente insoutenable. À chaque fois je consultais la page Facebook de l’association IKOKU France, en me demandant « c’est quand ? Quand va-t-on finalement annoncer le jour de l’annonce des lauréats ? » Il y avait une pression qui ne disait pas son nom sur mes épaules. Puis le jour a été annoncé, et au moment venu, je me suis rendu au lieu indiqué avec un frère. Pendant la présentation, j’étais carrément scotché sur ma chaise. Je n’écoutais plus tant ce que disait l’orateur et monsieur Jeff Ikapi en sa qualité de membre du jury. J’étais fixé sur l’écran, où on pouvait voir les différentes images assemblées de chaque page des bandes dessinées de tous les participants. Lorsque le deuxième du concours a été proclamé, mon cœur s’est mis à battre, surtout vu les remarques faites sur sa bande dessinée. Le présentateur et le membre du jury mettaient en avant tout ce qu’il avait bien fait dans son œuvre, notamment la perspective et l’anatomie. Et du coup moi ça me ramenait à tout ce que j’avais fait comme travail. Je me demandais « est-ce que j’ai fait la même chose ? » Pendant qu’on faisait les éloges du Prix du jury, je me posais beaucoup de question, du genre « est-ce que j’ai fait telle ou telle chose correctement ? » Lorsqu’enfin l’écran a changé, et que mon nom est apparu, je suis resté bouche bée. Je ne voyais même plus mon frère qui était à mes côtés (rire). J’ai fait une fixette sur mon nom pendant une minute. Quand les membres de l’organisation ont demandé « est-ce qu’il est là ? », c’est à ce moment que je me suis levé comme un robot et me suis avancé. J’étais complètement pétrifié lorsque je me tenais devant tout le monde qui était rassemblé, jusqu’à ce que le grand Jeff Ikapi vienne me faire rire et parler un peu avec moi.

Maintenant que le GPBDG2019 est derrière vous, quels sont vos futurs projets ? Et idéalement, quelle trajectoire aimeriez-vous que votre carrière d’artiste prenne par la suite ?

Pour moi, le GPBDG2019 est tombé à pic. Pouvoir participer à un tel concours me permet de me présenter sur le plan national. J’ai pu réaliser une œuvre qui m’a déjà rapporté un prix. La suite va dépendre de moi, de ma compétitivité, de mon travail et de mes efforts afin de pouvoir poursuivre dans le manga. J’ai deux ou trois projets. Deux projets sûrs que je veux développer à long terme. Dans l’immédiat, je travaille sur quelque chose d’autre, et parallèlement souhaite ajouter quelque chose à l’univers de la Forêt des Abeilles parce que j’ai beaucoup écrit à ce sujet. Maintenant, j’espère que personne ne me jettera la pierre (rires), parce que l’objectif c’est d’aller loin. Personnellement, je veux évoluer au niveau international. Et je sais qu’en terme de mondialisation, je peux apporter culturellement. Mon cheval de course est « voici ce qui est, au Gabon », et je veux le traduire graphiquement.

Certainement de jeunes africains rêvant de devenir auteurs de bande dessinée liront cette interview. Quel message souhaitez-vous leur passer, quand on sait que la bande dessinée et l’art en général sont des domaines marginalisé et délaissés dans beaucoup de pays d’Afrique noire ?

Beaucoup de jeunes artistes très passionnés par le dessin et la bande dessinée, en particulier en Afrique, sont très souvent influencés par ce qu’ils voient à la télévision et ce qu’ils lisent, et ils reproduisent ces choses et du coup, ils manquent souvent d’originalité. Ce que je conseille à ces jeunes est d’essayer de prendre du recul. Qu’ils prennent le temps de réfléchir à une façon de valoriser quelque chose de chez nous, issue de notre histoire, de nos us et coutumes, de nos cultures. Comment valoriser ces choses graphiquement ? En partant de là, je pense que tout un chacun, avec l’esprit d’artiste, est capable de créer quelque chose d’original. Et ça peut devenir une révolution. Pour ma part, j’ai été très influencé par les auteurs de bande dessinée japonais. Mais par la suite, je me suis ressaisi, et j’ai fini par comprendre que ces auteurs révèlent dans la plupart de leurs histoires une partie de leur culture. Tout ce que nous avons à faire, c’est faire la même chose. Le graphisme n’est qu’un canal. Maintenant le message doit être le nôtre. Ces jeunes doivent tout simplement s’inspirer de ce qu’ils ont, de la beauté de leur culture. Parce que ce sont nos origines, c’est de là d’où nous venons, et nous ne pouvons pas le négliger, car c’est notre identité. Et ça fera toujours la différence. Les lecteurs, peu importe leurs origines, décèleront ainsi la personnalité de ces auteurs dans leurs œuvres. Tant qu’ils travailleront encore et encore, sans abandonner, ils récolteront le fruit de leur progression graphique et artistique. Aussi, la répétition est importante. Il est important de partager et échanger, de participer à des forums. En tant qu’artiste, la critique est toujours de mise. Il faut aimer la critique. Elle permet à l’artiste de grandir. Faire une œuvre et dire qu’elle est parfaite, ce n’est pas dans la conception de l’artiste. L’artiste doit s’attendre à ce que ses productions ne plaisent pas, et pouvoir s’adapter en conséquence.

Nous vous laissons le mot de la fin.

Je lance un grand merci à IKOKU France. C’est la première fois que je participe à un concours, et que je remporte le premier prix de ce concours. Par le Grand Prix de la BD gabonaise, il y a des gens qui pourront se motiver pour la bande dessinée. Et il y en a beaucoup, quand je vois tous les messages que je reçois sur Facebook. Il y en a tellement. Il y a des jeunes qui se rendent compte qu’il y a bel et bien un concours qui a été mis en place, avec de vrais prix, on peut voir la lumière qui brille dans leurs yeux, et ils sont très excités à l’idée de pouvoir l’année prochaine participer à un Grand Prix de cette ampleur. Encore merci à l’association IKOKU France. Et il faut encourager cette association à organiser ce genre d’évènements pour les jeunes artistes. Qu’il y ait de plus en plus d’évènements culturels, des évènements d’autres natures concernant par exemple la musique, la danse, ou les danses du Gabon, toujours dans un esprit culturel. Ça va permettre aux jeunes de s’approprier leurs origines, qui ils sont. J’espère donc que d’autres évènements seront organisés. Merci.

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